Dissertation Culture Gnrale

Après cet article « Comment booster sa note en ESH », nous avons décidé de rencontrer à nouveau un auteur d’ouvrage. Cette fois-ci, nous avons posé 10 questions à Romain Treffel, auteur de « 1000 idées de culture générale » (éd. Sonorilon).

1) Quel est ton parcours par rapport à la culture générale ?

Ma culture générale me vient d’abord de ma formation scolaire. J’ai fait une prépa HEC, après quoi j’ai intégré l’ESCP EUROPE. J’ai fait en parallèle un Master de philosophie politique à la Sorbonne (Paris IV) et j’ai intégré la Prep’ENA de l’École Normale Supérieure et de Paris 1. Par ailleurs, j’ai aussi toujours beaucoup lu, de la philosophie et de la littérature, pour mon plaisir personnel, et j’ai commencé à écrire (des articles et des essais) assez tôt. Enfin, j’ai commencé à donner beaucoup de cours de culture générale – particuliers, puis collectifs – à partir de mes études à la Sorbonne.

2) Quelle est selon toi la recette pour avoir une bonne note en CG ?

Il faut être extrêmement pragmatique : avoir une bonne note en culture générale, c’est réussir un exercice précis, à une date précise et dans des conditions précises. Par conséquent, c’est la familiarité avec l’exercice et la capacité à l’effectuer dans les conditions du concours (temps limité, stress illimité, fatigue, lieu inconnu, atmosphère de concurrence, etc.) qui sont cruciales. Quelqu’un qui connaît son cours sur le bout des doigts et qui possède énormément de connaissances n’est pas du tout préparé pour le concours – il peut très bien s’en sortir avec un 4 ou un 5.

Si on est encore très pragmatique, on prend conscience qu’il y a un être humain au bout de la chaîne (le correcteur) qui prend la décision de vous accorder, ou non, ce que vous voulez. Dès lors, il serait bon de savoir qui il est, ce qu’il veut, et… de le lui donner !

Qui est le correcteur ? Il a très probablement entre 40 et 60 ans, autrement dit il n’appartient pas à la même génération que les élèves. Il est généralement un professeur de culture générale, de philosophie, ou de littérature, c’est-à-dire qu’il est extrêmement cultivé et qu’il a un niveau littéraire exceptionnel. On peut imaginer qu’il passe une bonne partie de son temps libre – et cela depuis des dizaines d’années – à lire (et pas du Marc Levy), à flâner dans les librairies… Il n’est pas pauvre, mais il n’est pas riche non plus (salaire plutôt moyen et stable), et il corrige très probablement les copies du concours dans un but financier !

On peut tirer différentes implications pratiques de ces hypothèses :

  • il ne sert à rien d’essayer d’impressionner le correcteur, c’est impossible ;
  • il faut éviter les banalités, les maladresses, les fautes d’orthographe, etc. tout ce qui est susceptible de heurter quelqu’un qui lit du Montaigne au petit déjeuner ;
  • il est certain à 99 % que le correcteur va trouver la copie « nulle », qu’il n’éprouvera aucun plaisir à la lire, et que cela sera même très pénible pour lui ;
  • il va corriger vite, voire très vite (entre 5 et 15 minutes par copie, mais le plancher peut encore descendre…) pour maximiser son salaire horaire.

Que veut le correcteur ? Comme il est un être humain qui recherche le plaisir et évite autant que faire se peut la douleur, il veut que sa tâche soit moins pénible et qu’elle lui prenne le moins de temps possible.

Comment le lui donner ? Il faut privilégier la forme sur le fond : rédiger un texte qui puisse se lire facilement, rapidement, sans s’arrêter. Il faut tout miser sur la CLARTÉ.

Dans le détail, il faut :

  • faire très simple et très clair: tenir le lecteur par la main et le mener dans les moindres recoins du raisonnement ;
  • faire très pertinent: à la fois répondre authentiquement à la question derrière l’énoncé, et surtout donner l’impression que l’on y répond (vitesse de lecture oblige) ;
  • faire rationnel: tenir un propos logique (user et abuser des connecteurs logiques) et structuré (faire des sous-parties et des sous-sous-parties, des introductions et des conclusions partielles, etc.).
  • faire cohérent et fluide: tout le devoir ne constitue qu’une seule et même réponse – certes argumentée, structurée, et progressive – à la question posée.

En conclusion, deux enjeux principaux émanent de l’exercice de la dissertation : 1. faire preuve d’une qualité de réflexion ; 2. faire preuve d’une qualité d’expression.

Si l’on est encore et toujours très pragmatique, cette conclusion est cohérente avec la finalité des écoles de commerce : préparer des cadres efficaces – pas des philosophes, ni des historiens, ou des écrivains (encore que…) – pour le monde de l’entreprise, qui soient certes un minimum cultivés, mais qui soient surtout capables de résoudre des problèmes complexes avec précision et en communiquant (notamment par écrit) clairement et rapidement.

3) Quelle méthode de travail préconises-tu ?

Ma méthode de travail découle directement de ma réflexion sur les enjeux de la dissertation de culture générale. D’après ma conclusion précédente, l’élève doit notamment améliorer d’une part sa capacité à réfléchir efficacement sur un sujet donné, et d’autre part sa qualité de rédaction.

Je vois donc trois axes principaux de méthode (classés par ordre d’importance décroissant) pour booster sa note en culture générale :

  1. l’entraînement: faire des sujets dans les conditions réelles du concours (4h sans pause, sans support, sans connaissance préalable du sujet, si possible sur un sujet difficile et loin de chez soi) ;
  2. la maîtrise de méthodologie: apprendre très précisément à faire un plan détaillé et s’entraîner autant que possible (c’est encore mieux dans les conditions du concours, en 1h à 1h30) ;
  3. l’apprentissage de références: trouver le moyen d’en apprendre suffisamment sans y perdre trop de temps, parce qu’une dissertation réussie ne requiert que peu de références et parce que le temps perdu à les apprendre est pris sur le temps passé à travailler les deux premiers axes. Mon manuel 1000 idées de culture générale est parfait pour cela (il a été écrit dans ce but précis : se cultiver rapidement sans se prendre la tête ni perdre de temps), y compris en seconde année, où les notions générales apprises normalement en première année servent à traiter plein de sujets. Il y a aussi beaucoup de contenu sur le blog associé, 1000-idees-de-culture-generale.fr.

Ces trois axes ne suffisent pas entièrement à progresser. Ce qui manque, c’est une « méthode » pour améliorer sa qualité de rédaction. Comment faire ? Etant donné le lien intime entre la lecture et l’écriture (les meilleurs écrivains sont avant tout de grands lecteurs), il faut augmenter son temps de lecture quotidien, et surtout le faire en se confrontant à des supports d’une bonne qualité littéraire. Les romans classiques français (Zola, Balzac, Maupassant, etc.) sont pour moi ce qu’il y a de mieux : en s’en inspirant (inconsciemment, bien sûr), le style s’épure et devient beaucoup plus élégant. Je conseille généralement de prendre une demi-heure à une heure chaque soir avant de se coucher pour lire de la fiction (de qualité).

Pour terminer sur la méthode, je dirais qu’il faut, en culture générale comme dans les autres matières, planifier son travail de manière précise, consciencieuse et réaliste. Je recommande notamment la lecture de Je vais vous apprendre à intégrer HEC d’Emmanuel Vayleux : c’est vraiment la bible de l’efficacité pour la prépa HEC.

4) Comment progresser (rapidement) ?

i) En première année :

L’enjeu de la première année se comprend tout d’abord à la lumière du gap de niveau qui existe entre la terminale et la classe préparatoire. Il faut faire un saut qualitatif et s’élever au degré d’exigence de la prépa.

Comment faire concrètement ? Je pense qu’il faut tout d’abord adopter un nouvel état d’esprit, faire un effort de pertinence (répondre précisément à la question posée) et de rigueur, parce que l’« à peu près » et l’« acceptable » ne suffisent plus. Ensuite, il faut accumuler le plus de connaissances possible sur l’épreuve de la dissertation et lire les meilleures copies des concours. Il faut bien sûr aussi s’entraîner, comme dit précédemment. La dissertation est un exercice tellement compliqué qu’elle est toujours comme dans un brouillard, plus ou moins entretenu par les professeurs qui sont pour la plupart insuffisamment précis sur leurs attentes.

Si on a toujours du mal en cours d’année, c’est qu’on est encore un mauvais dissertateur. Il faut déjà dissiper le brouillard, et les progrès seront très importants.

ii) En deuxième année (et en khube) :

Si l’on a bien fait le travail en première année, il s’agit alors d’aller davantage dans le détail pour réduire l’aléa propre à l’épreuve. En clair, il faut augmenter la dose d’entraînement en conditions réelles proportionnellement aux deux autres axes (comme les sportifs de haut niveau qui font des simulations au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de l’échéance de la compétition).

Si des lacunes ont été accumulées en première année, alors il faut terminer de combler le gap : c’est tout à fait possible, et rien du tout ne garantit que ceux qui réussissent le mieux en première année seront les meilleurs au concours – il y a donc toujours intérêt à travailler, même avec beaucoup de retard.

[NDLR : un article sur le travail spécifique du thème de deuxième année sera bientôt publié]

5) Quel état d’esprit ?

L’état d’esprit très important dans cette matière. Je dirais qu’il y a deux composantes : une propre au concours en général, et une autre propre à la matière et à l’exercice de la dissertation.

Il faut tout d’abord être conscient du fait que le concours récompense les élèves les plus scolaires, c’est-à-dire les plus aptes à respecter des conventions et à remplir un certain nombre de critères. Autrement dit, nulle place pour l’originalité. Il est aussi utile de rappeler que le correcteur n’en a rien à faire, qu’il veut juste passer à autre chose dans cinq minutes et être payé. Même les références originales qui sont censées rafraîchir la copie doivent en réalité être calculées pour produire une impression d’originalité conventionnelle et bien conforme. Mais après tout, c’est le jeu, non ? Comment récompenser l’originalité dans un concours industriel de 10 000 personnes ?

En second lieu, il faut bien comprendre que le but de l’épreuve de culture générale n’est pas de trouver la vérité. En effet, même si quelque chose comme la vérité existait, pourrait-on vraiment l’attendre d’un adolescent naïf de 18-20 ans qui ne dispose, pour réfléchir, que de quatre heures (et encore, les trois quarts servent à écrire…) de stress intense, quand nombre de philosophes sont arrivés à des conclusions très différentes, voire radicalement opposées, sur les questions qui sont derrière l’énoncé ? Exit, donc, la vérité. Il s’agit juste de donner des éléments de réponse intelligents à la question.

Enfin, je rajouterais une chose qui relève du bon sens (mais le bon sens n’est pas très répandu, y compris dans les prépas HEC). Il est nécessaire de prioriser les pistes d’amélioration. À quoi bon se casser la tête et perdre une demi-heure à se demander s’il faut faire neuf ou dix parties quand il y a trois fautes d’orthographe par mot et que 90 % du devoir est hors sujet ? À quoi bon avoir 500 Go dans la tête si on ne sait pas disserter ? Il faut d’abord se concentrer sur l’essentiel, et porter de l’attention aux détails seulement dans un second temps – et encore, la grande majorité ne réussiront jamais à bien maîtriser l’essentiel, ils peuvent donc négliger totalement les détails.

6) Qu’est-ce qu’une bonne dissertation pour toi ?

Je vais me répéter : une bonne dissertation est bonne pour celui dont le rôle de la juger. Autrement dit, le seul et unique référentiel valable, c’est le correcteur.

Bien évidemment, tous les correcteurs sont différents – ils ont des auteurs préférés, des tournures honnies, des tics de méthodologie, etc. – et cela, l’élève ne le maîtrise pas. C’est cette diversité qui explique, avec les conditions de correction, l’aléa des notes finales. Les correcteurs ont cependant aussi tous des points communs (que j’ai évoqués précédemment), et un candidat rationnel qui veut maximiser (« booster ») sa note, quel que soit l’individu qui va le lire, doit mettre le paquet sur ces choses que tous les correcteurs, sans exception, valoriseront.

En conclusion, pour faire court et simple, une bonne dissertation est extrêmement claire, pertinente, structurée, cohérente et fluide. Bien sûr, elle doit aussi comprendre quelques références (de préférence classiques), mais une copie notée 4/20 peut en avoir un grand nombre, donc ça n’est pas du tout crucial. Il faut plutôt à l’élève un socle suffisant de connaissances efficaces et acquises rapidement.

Je rappelle qu’il est inutile de se bourrer le crâne avec des centaines de références ; c’est même contre-productif dans la mesure où, à cause de ce trop-plein, l’esprit du candidat est monopolisé par la sélection des références alors qu’il devrait l’être par la réflexion, puis par la structuration de son propos. Dans cette perspective, mon manuel (1000 idées de culture générale) est largement suffisant pour un bizuth, et il peut constituer le socle général sur lequel un carré n’a plus qu’à rajouter quelques références spécifiques au thème (sachant qu’il y en a déjà beaucoup dans le livre, quel que soit le thème).

7) Comment arriver au seuil d’admissibilité ?

En culture générale, je dirais que les notes s’étagent (à peu près) de 0 à 7-8, de 8 à 12, puis de 12 à 20. La majorité des copies se retrouvent bien évidemment dans la seconde fourchette.

Je vois deux stratégies adaptées à deux objectifs différents : 1/ que la note de CG ne tire pas (ou pas trop) la moyenne en-dessous du seuil d’admissibilité (entre 12 et 15) ; 2/ que la note de CG contribue à l’admissibilité.

Pour le 1/ : il faut avoir un support de connaissances vraiment minimaliste – mon manuel 1000 idées de culture générale, par exemple, suffirait – et passer tout le peu de temps que l’on veut consacrer à la matière à s’entraîner à la méthodologie, en faisant des plans détaillés. Faire des dissertations en plus de celles données par le professeur prendrait probablement beaucoup de temps par rapport à l’objectif, mais il peut être bon d’en faire une de temps en temps. Il faut bien sûr toujours avoir des lectures personnelles pour progresser au niveau du style.

Pour le 2/ : il faut avoir un support toujours aussi efficace (là encore, mon manuel suffit) – grâce auquel l’apprentissage de références prenne le moins de temps possible – parce que l’enjeu est là de faire un maximum de devoirs en conditions réelles. Les sujets peuvent être demandés au professeur, ou trouvés sur internet, mais l’important est qu’ils soient divers et qu’ils présentent une difficulté. Pour la correction, il faut en demander une au professeur, ou à une connaissance, ou trouver quelqu’un sur internet. Enfin, l’entraînement en conditions réelles doit être vu comme une opportunité pour mettre en évidence ses faiblesses et les corriger. Si le sentiment d’avoir réussi un devoir est bien sûr jouissif, il signifie aussi que l’élève n’a pas progressé autant qu’il le pourrait grâce à l’épreuve.

8) Comment gérer la masse de connaissances ?

Par la sélection : il faut estimer le nombre de références* nécessaires le jour J (entre 8 et 15, je dirais), et en apprendre une quantité proportionnellement nécessaire. À mon avis, 100 est super, 40-50 est très bien, et 20-25 est faisable avec une bonne maîtrise de la méthodologie. Mon manuel contient 1 000 références (en fait un peu plus…) rédigées de manière très simple pour faciliter la compréhension, donc il offre l’embarras du choix : l’élève peut puiser où il veut et se constituer sa liste personnelle. Il peut aussi consulter le blog 1000-idees-de-culture-generale.fr qui brasse de plus en plus de références dans un format extrêmement clair, et avec de l’humour.

Concernant la qualité des références, je préconise toujours un ratio 80/20 : 80 % de références classiques, 20 % de références originales. Autre règle : moins une référence est classique, plus elle doit être précise – ce qui ne dispense pas totalement une référence classique de l’être…

* Une référence correspond à une idée (entre une et trois phrases) tirée d’un ouvrage (ou d’un autre support).

9) Comment apprendre ?

Tout d’abord, je dois dire que je suis contre l’apprentissage par cœur, parce qu’il prend trop de temps, qu’il n’apprend pas à mobiliser les références, et qu’il est très pénible – il laisse ce faisant dans l’esprit un mauvais souvenir qui amenuise la capacité future à apprendre.

Comment apprendre, dès lors ? Je vois trois mécanismes fondamentaux :

1/ la répétition : lire, relire et relire encore ;

2/ l’appropriation du support de cours : ne pas hésiter à « customizer » son cours, à surligner ou à écrire à côté, à faire des liens entre différentes notions ;

3/ les astuces mnémotechniques : la mémoire fonctionne très bien de manière indirecte, c’est-à-dire que l’on retient un élément A en le reliant à un élément B que l’on connaît déjà.

 

10) Parle nous un peu de ton manuel : en quoi est-il différent ?

1000 idées de culture générale est le fruit d’un concept inédit : synthétiser les idées les plus importantes des plus grands auteurs des sciences humaines, dans le format le plus accessible possible. Très claires, très synthétiques (une phrase par idée) et prêtes à l’emploi pour la dissertation, les références du manuel ont été écrites précisément pour les étudiants, et notamment ceux qui sont soumis à des échéances qui leur imposent de donner la priorité à l’efficacité dans leur travail. J’aimerais aussi mentionner le blog 1000-idees-de-culture-generale.fr, sur lequel on peut trouver des références exposées dans la même philosophie.

Matthieu Dupont (le coauteur) et moi-même avons préparé beaucoup de concours, et nous avons vraiment souffert du manque de clarté de la plupart des manuels – dont certains sont même illisibles. Comme le savent peut-être déjà les lecteurs de Major Prépa, les manuels de culture générale sont généralement écrits très très rapidement, ils sont bâclés – ç’en est même parfois scandaleux – parce que la maison d’édition met une pression incroyable sur le ou les auteurs pour que l’ouvrage soit dans les librairies en temps et en heure. En comparaison, 1000 idées de culture générale nous a pris six mois complets à deux à mi-temps (chacun travaillait), à lire parfois plusieurs articles universitaires de dizaines de pages pour écrire une seule phrase…

Cet article fait partie du guide gratuit de conseils de Major-Prépa ! 🙂

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Pour d’autres copies, c’est pas ici : La grange à copies

Sujet : Le livre de la nature

 

Dans son traité l’Essayeur, Galilée compare l’Univers à un livre écrit en langage mathématique. La nature, comprise ici comme étant la réalité primordiale, serait donc lisible, compréhensible par et pour nous. La mathématique se donne en effet langage clair et compréhensible, au sein duquel toutes choses sont liées entre elles. Or justement la nature nous est toujours incompréhensible, ou du moins peu compréhensible, elle nous apparaît comme un absolu, une réalité qui ne se laisse pas objectiver. Cette idée selon laquelle le livre de la nature serait écrit en langage mathématique semble donc fort paradoxale. Mais plus encore, l’idée même d’un livre de la nature fait problème. En effet, un livre est le support d’un contenu spirituel exprimé par un sujet à destination d’un ou d’autres sujets. Or le destinataire d’un livre ne saurait être qu’un sujet humain, attendu que l’homme est seul à même de recevoir et de comprendre, de déchiffrer un contenu spirituel. Dès lors, parler du livre de la nature pourrait signifier deux choses : soit la nature est un livre, auquel cas reste à savoir quel en est l’auteur, en quel langage il est écrit et ce qu’il nous dit, soit la nature est l’auteur d’un livre à notre destination. Cette dernière idée semble cependant faire à nouveau problème, puisqu’elle suppose que la nature est capable de nous parler, de dire quelque chose, c’est-à-dire d’extérioriser un contenu spirituel et de le faire dans un langage donné. Or la nature apparaît comme étrangère à la sphère de l’esprit et du langage en tant qu’elle serait pure extériorité. D’autre part cette idée suppose, en admettant qu’elle puisse le faire, que la nature chercher à s’adresser à nous, à nous en particulier, c’est-à-dire qu’elle ne serait pas indifférente au genre humain. Même en admettant que la nature puisse s’adresser à nous et qu’elle le fasse, resterait à savoir quel est le support qui lui sert pour « écrire » le livre de la nature, et, le cas échéant, ce qu’il contient. Car après tout, en admettant que le livre de la nature existe, encore faudrait-il pouvoir, pour le lire, l’identifier, mais surtout qu’il vaille la peine d’être lu. Comment donc dans ces conditions l’idée du livre de la nature peut-elle faire sens, alors même que la nature semble étrangère à tout ce qu’est un livre ? Nous avons toutefois le sentiment que la nature nous dit quelque chose, et l’idée du livre de la nature est presque un lieu commun. Or le sentiment, s’il renvoie certes à une possible illusion, s’avère aussi être un mode de connaissance pertinent pour aborder une réalité qui ne se laisse pas objectiver – de là l’importance que Pascal accorde au cœur dans la connaissance de Dieu -, ce qui est justement le cas de la nature.

La nature apparaît à première vue ne contentant rien d’essentiel et étrangère à l’ordre même du langage, de sorte que l’idée de livre de la nature semble absurde. Toutefois toute notre expérience du monde est celle d’un être de langage, à travers notre corporéité, nous somme en dialogue permanent avec la nature, qui apparaît alors bien comme un livre dont elle est elle-même l’auteur, et qui nous dirait quelque chose d’essentiel. Mais ce livre, comment prétendre le lire, attendu que c’est au fond toujours nous qui, d’un point de vue humain, déterminons la nature, comment dire ce qu’il contient véritablement ?

 

Lorsque nous parlons du livre de la nature, nous pouvons par là entendre que la nature est un livre qui nous serait adressé. Dès lors, le premier auteur possible de ce livre serait Dieu. La nature apparaît en effet comme un absolu immanent, et le seul absolu dont on puisse envisager qu’il en soit à l’origine est Dieu. Dans cette perspective, la nature serait à la fois le support et le contenu. Cependant, le seul langage qui apparaît clairement, de façon incontestable ou presque, dans la nature, est comme l’écrit Galilée le langage mathématique. Si donc le livre de la nature est la nature elle-même et a Dieu pour auteur, le langage mathématique devrait permettre de le lire, de le déchiffrer entièrement et donc de comprendre ce que Dieu nous y dirait, de comprendre le message qui nous serait adressé par lui. Or comme l’écrit Pascal dans ses Pensées « la mathématique est inutile dans sa profondeur », c’est-à-dire qu’elle ne nous dit rien au point de vue du sens, de la valeur, elle est complètement muette sur ce que nous devrions faire, elle ne nous dit rien d’essentiel. Dès lors, l’idée que la nature soit un livre ayant Dieu pour auteur, semble absurde. Dieu ne saurait en effet être étranger à l’ordre du sens et de la valeur. Si donc il s’adressait à nous à travers un livre, ce livre ne pourrait pas ne rien nous dire d’essentiel. Ainsi donc en envisageant le livre de la nature comme étant la nature elle-même et ayant Dieu pour auteur, l’idée de livre de la nature ne fait pas sens.

Mais alors ce serait à dire que la nature elle-même est l’auteur du dit «livre de la nature ». Or, justement, cela semble impossible. En effet, le livre dit quelque chose, il est l’extériorisation d’un contenu spirituel, et suppose donc chez son auteur un esprit et un intériorité, pour qu’il y ait quelque chose à extérioriser. Or justement, en tant qu’elle est comme l’explique Descartes dans son Traité du monde, « non pas quelque déesse […] mais la matière même », la nature est profondément étrangère à toute intériorité, et donc nécessairement incapable d’extérioriser quoique ce soit. Etant pure extériorité, la nature apparaît étrangère à la sphère de l’esprit et du langage, et donc étrangère à ce que suppose le livre, à ce qui est nécessaire à l’existence même d’un livre. La nature ne saurait donc être l’auteur d’un livre, puisque, étrangère à la sphère de l’esprit, elle est incapable de transmettre un contenu spirituel, ce qui est justement, la fonction même d’un livre.

D’ailleurs, même en admettant qu’elle puisse nous dire quelque chose, qu’elle puisse être l’auteur d’un hypothétique livre qui nous serait adressé, la nature apparaît comme étant profondément indifférente au genre humain et à tout ce qui est essentiel pour lui, à savoir la valeur et le sens. La nature est en effet partout et toujours la même, dans nos joies comme dans nos peines, indifférente à nos malheurs comme à notre bonheur. Ainsi le Dr.Rieux fait-il, dans le roman La Peste d’Albert Camus, l’expérience de cette profonde indifférence de la nature à notre égard : alors qu’il visite à l’hôpital les pestiférés agonisants, il entend par la fenêtre ouverte le champ des oiseaux, et aperçoit le ciel bleu et la mer calme. On se rend encore compte combien la nature apparaît étrangère à la valeur à travers le mouvement le plus naturel qui soit, à savoir la persévérance dans son être, ce que Spinoza appelle le conatus. Ainsi lorsque dans l’Iliade Achille abandonne toute retenue et traîne derrière son char le cadavre d’Hector, ne faisant alors rien d’autre que persévérer dans son être, il est déshumanisé, comparé à un lion, car il ne voit plus la valeur qu’incarne le cadavre d’Hector. En tant qu’extériorité la nature est également étrangère à l’ordre du sens : c’est ce qu’entend Dostoïevski lorsqu’à la fin de la nouvelle Une femme douce il écrit « Ô nature inerte et morte ! Les hommes sont seuls sur terre, voilà le malheur ! […] Rien que des hommes, et autour d’eux c’est le silence – la voilà la terre. » : seuls au milieu de la nature, seuls à posséder une intériorité au milieu de toute cette extériorité qui nous apparaît vide de sens, nous nous sentons exilés, car justement la nature semble ne rien nous dire, elle ne semble pas avoir écrit de livre qui contiendrait quelque chose d’essentiel pour nous. Ainsi donc l’idée d’un livre de la nature apparaît a priori absurde.

 

Cependant nous avons bien le sentiment que la nature nous parle ; Baudelaire dit ainsi dans son poème « Correspondances » y entendre « de confuses paroles », et y voit « des forêts de symboles ». De fait, l’idée de livre de la nature est presque devenue un lieu commun. Mais comment ce sentiment, cette intuition peuvent-ils faire sens, au vu de ce qui précède ?

 

Si nous possédons bien une intériorité, nous ne sommes pas totalement étrangers à l’extériorité, et donc à la nature. Par notre corps, nous appartenons pleinement à la nature, de sorte que, par la corporéité, la nature peut effectivement s’adresser à nous. Merleau-Ponty observe ainsi dans sa Phénoménologie de la perception que « les relations entre les choses ou les aspects des choses étant toujours médiatisées par notre corps, la nature entière est la mise en scène de notre vie ou notre interlocuteur dans une sorte de dialogue ». Nous avons beau chercher à nous en abstraire, nous appartenons à la nature, nous sommes à la fois transcendants et immanents, nous en sommes en même temps que nous y sommes. Dès lors, toute notre expérience du monde étant, comme l’explique Emile Benveniste dans ses Problèmes de linguistique générale, une expérience d’être de langage, la nature nous apparaît bien comme un livre, dont elle est elle-même l’auteur. Elle se présente en effet à nous comme un contenu à analyser, à déchiffrer. Son langage est pour nous confus, mais elle apparaît bien, mais elle apparaît bien comme un livre que nous devons lire, car il nous semble contenir quelque chose d’essentiel.

Ce que nous parvenons à dégager de ce qu’il convient alors bien d’appeler le livre de la nature, c’est dans un premier temps une norme morale et esthétique. En effet, il nous apparaît, en considérant la nature, qu’elle est finalisée : chaque être naturel porte en effet en lui, comme l’écrit Aristote dans sa Physique, une loi de développement autonome orientée vers une fin, un télos qui lui est propre. Dès lors, comme il l’explique dans son Ethique à Nicomaque, le bien d’un être est déterminé par sa fin, et la morale est donc étayée en nature, puisqu’elle vise le bien d’un être, qui est donc déterminé par la nature. Le livre de la nature semble encore nous offrir une norme esthétique. En effet, ce qui produit l’harmonie et le beau dans la nature, c’est l’ordre et la justesse des proportions. Dès lors, le beau en art doit se plier au même conditions que le beau dans la nature, pour être véritablement beau.

Le livre de la nature semble enfin, à travers la « lecture » que nous pouvons en faire à travers notre corporéité, répondre à notre soucis  de sens, à notre inquiétude axiologique. En effet, à travers l’expérience de la « belle nature », est éveillée en nous l’idée d’absolu, comme l’explique Kant dans sa Critique de la faculté de juger : l’expérience du sublime, c’est-à-dire de l’absolument grand, nous donne à concevoir l’absolu, s’adresse par là à notre raison, à notre faculté d’accès à l’universel. A travers notre corporéité, nous parvenons à lire le livre de la nature, qui n’est autre que la nature s’offrant à nous, nous entrevoyons l’absolu dont nous avons tant soif. Ainsi donc, la nature apparaît, en tant qu’elle s’adresse à nous à travers notre corporéité, comme un livre, le livre de la nature, dont elle serait elle-même l’auteur, et qui contiendrait la réponse à notre soucis de valeur et de sens.

 

Cependant la nature nous apparaît toujours à travers le prisme de nos représentations symboliques, c’est-à-dire à travers notre coutume. Dès lors, comment prétendre lire véritablement ce que contient le livre de la nature, attendu qu’il nous apparaît toujours à travers un prisme déformant ?

 

Si le livre de la nature correspond bien à une réalité, cette réalité n’est en fait jamais véritablement identifiable par et pour nous. Ce que nous appelons nature n’est jamais qu’une représentation que nous avons, propre à notre coutume, à notre culture, de ce qu’est la nature, mais ce n’est jamais véritablement la nature. D’une part le livre de la nature est écrit dans un langage qui s’adresse à notre sentiment, à notre intuition, et donc un langage confus, équivoque, ambigu, d’autre part nous sommes incapables, quand bien même il serait écrit dans un langage clair, de lire objectivement, en nous détachant du prisme de notre coutume. En effet, la coutume réside en un tissus d’habitus, d’avoirs, d’acquis qui sont devenus être, qui font partie de noter être même. Nous ne pouvons donc jamais véritablement​ nous détacher de notre coutume pour lire le livre de la nature objectivement. C’est en ce sens que Pascal écrit dans ses Pensées qu’ « [il a] grand peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume » : ce que nous appelons nature, et à quoi nous nous référons comme un absolu, une norme, n’est en fait que le reflet de notre coutume.

Dès lors au-delà du livre de la nature, qui existe bien mais que nous ne pouvons pas lire, dont nous ne pouvons déterminer le contenu, il y a en réalité des livres de la nature, qui correspondent aux diverses interprétations de ce livre. Or ces livres, qui ne sont que des discours culturels au sujet du livre original, s’avèrent souvent n’être que des tentatives d’absolutiser une coutume particulière, et donc relative, en l’érigeant en nature. Pascal dénonce ainsi dans ses Trois discours sur la condition des grands l’absolutisation de la coutume dans les tentatives de faire passer les « grandeurs d’établissement », culturelles et relatives, pour des « grandeurs naturelles », absolument fondées. C’est ainsi que nous tendons à identifier, par exemple, le modèle de la famille nucléaire à un modèle  naturel, or, comme l’a montré Philippe Ariès dans La place de l’enfant sous l’Ancien Régime, c’est là un modèle relativement récent.

Cependant le livre de la nature ne nous est pas pour autant inutile. En effet, il nous fait entrevoir l’idée d’un absolu moral, d’une loi morale absolue, et nous pouvons tout de même, sans l’y lire directement, parvenir le déterminer à partir du livre de la nature. La nature nous apparaît toujours comme régie par des lois nécessaires et absolues, qu’il est impossible de transgresser. Dès lors, le livre de la nature contient un modèle à partir duquel nous pouvons envisager de déterminer une morale universelle : en pensant la nécessité morale sur le modèle de la nécessité naturelle, nous pouvons envisager de la déterminer. C’est là le sens de l’impératif catégorique formulé par Kant dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs : « agis toujours comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». Si nous ne pouvons pas lire la morale universelle que contient le livre de la nature, nous pouvons tout de même la déterminer à partir du peu que nous arrivons à y lire.

 

Si donc l’idée de livre de la nature apparaît à première vue absurde, puisque la nature ne semble rien contenir d’essentiel, être étrangère à l’ordre du langage et de l’esprit, que suppose le livre, et indifférente au genre humain, notre rapport à la nature est en fait, à travers notre corporéité, un dialogue constant. La nature apparaît donc elle-même comme un livre, et ce livre de la nature contient ce qui est essentiel pour nous : la norme morale et esthétique et surtout l’idée d’absolu. Cependant il nous est impossible de véritablement lire le livre de la nature, car nous ne l’abordons jamais qu’à travers le prisme de notre coutume, dont nous ne pouvons pas nous abstraire. Le contenu du livre de la nature ne nous est donc que très partiellement accessible, nous n’avons pas directement accès à ce qu’il contient.

 

 

 

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